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Des deux côtés de l'Atlantique, la quête des origines s'accompagne d'une quête de légitimité…

Collaborateur de R. C. sachant manier analyse détaillée et vision longue, Johr Nerone démontre comment l'historiographie de la communication aux Etats-Unis aurait été par trop média-centrée : elle accorde une place trop importante au journalisme et aux « siens » — propriétaires, éditeurs, journalistes aux noms célèbres : types, genres et styles de journalisme (le « muck-raking ») qui firent mouche. On se serait par trop intéressé aux « grands quotidiens » des grandes villes, aux William Randolph Hearst et autres « Citizer Kane » de légende : Nerone fait remarquer entre autres (G. Baldasty, cf infra), que jusqu'aux années 1860 — décennie de la guerre civile, soit la guerre de Sécession — la catégorie des publications les plus nombreuses était plutôt celle des hebdomadaires, édités dans les bourgades et dans les petites villes. Nerone s'attaque aux interprétations qui « statufient » le journalisme, le plaçant sur un piédestal, le traitant comme un acteur à part entière sur la scène de l'histoire. Il explicite un point déjà soulevé par d'autres : il importe d'appréhender les médias au sein d'une écologie sociale et culturelle qui les dépasse ; ils sont eux-mêmes réseaux et interfaces de toute une série de rapports sociaux et culturels (R.C.). In media res dirait le latiniste : le média (1) est au centre d'un nombre important, fluctuant mais repérable, d'acteurs qui sont eux-mêmes en mouvement, tout comme il l'est lui-même : le tout interagit et produit (ou choisit de ne pas produire) des discours que reproduisent en les modifiant, ou ne reproduisent pas, les médias.

Dans R. C., Nerone argumente ainsi en prenant comme objet d'étude (et d'histoire révisionniste) l'histoire de la presse de Cincinatti, 1793-1848. Pendant la période traitée, cette agglomération située entre le « vieux Nord-Ouest » et ce « nouvel Ouest » qui émerge (avec les frontières que « l'on repousse ») passa de l'état de village frontalier avec un seul titre, un hebdomadaire, à celui de quatrième centre d'édition du pays. Pour Nerone, il convient de réécrire l'histoire de la communication en procédant par des études locales et circonscrites, qui partent « de la base », du terroir, et non pas des grands titres et des grands groupes. Il ferraille avec d'autres historiens (dont Schudson) : ceux-ci ont beau écrire, ces dernières années, des « histoires sociales » du journalisme, ils n'auraient pas réussi pour autant à en faire déplacer les paradigmes traditionnels.

A cet égard, Nerone pointe certains écueils que n'évitent pas, il faut bien le reconnaître, d'autres collaborateurs de R. C. Il milite contre le transfert des préoccupations contemporaines des chercheurs à l'analyse des médias du passé. L'historiographie traditionnelle souligne « les succès » et « les grands noms ». Nerone, lui, relève l'importance des échecs — importance numérique, certes, mais aussi éclairage aidant à comprendre l'histoire culturelle de telle ou telle époque… On relèvera que d'autres collaborateurs de R. C. - dont Robert M. McChesney (cf infra) signalent combien l'historiographie traditionnelle porte l'empreinte de « ceux qui l'ont emporté », les vainqueurs des divers combats qui marquent l'histoire des médias aux Etats-Unis.

Tant dans son étude de la presse de Cincinatti que dans son ouvrage Violence Against the Press (New York : Oxford University Press, 1994), Nerone part d'une interrogation sur l'idéologie de la presse. Celle-ci signifie un langage partagé mais peu analysé par ses pratiquants, et revêt une dimension normative — « a shared, relatively unexamined language that includes a normative dimension » (R. C., p. 61, n. 8). Cette idéologie serait façonnée par le vocabulaire du républicanisme et par les conflits et événements des années révolutionnaires (décennies 1770 et 1780). Cette période de lutte contre la monarchie britannique voit également se multiplier les emprunts et les adaptations de l'idéologie libérale britannique qu'exemplifient John Locke et Adam Smith (Violence, p. 19). Transfert ou va-et-vient, les échanges culturels entre Londres, d'une part, Boston, New York, Philadelphie d'autre part, auraient abouti, outre-Atlantique, à l'émergence d'une culture républicaine. Celle-ci s'exprime à travers un métalangage - langage de « la vertu désintéressée », de « la surveillance civique » — fondé sur une nouvelle façon de penser les rapports à l'imprimé : « la République des Lettres » à l'aune américaine, en quelque sorte.

 

Ainsi convient-il de lire en préalable de cette analyse de Nerone les écrits de Michael Warner. Son ouvrage paru en 1990 a pour titre : The Letter of the Republic (Cambridge, Etats-Unis : Harvard University Press) ; dans un chapitre de R.C., intitulé « The public Sphere and the Cultural Mediation of Print », Warner part d'une lecture de Habermas (1962) pour, lui aussi, se poser en révisionniste des interprétations convenues — en l'occurrence, les travaux de Jack Goody et d'Elisabeth Eisenstein, cette dernière étant influencée, selon Warner, par Harold Innis et Marshall McLuhan. Warner récuse tout techno-déterminisme, tout argument démontrant que l'imprimerie a une logique interne, une logique normative qui aurait encouragé la pensée rationnelle et la démocratisation (R.C., p. 14). Pour Warner, la façon de penser et d'objectiviser le discours est essentiellement une matrice culturelle : tout discours imprimé (de l'Evangile à tout le reste, y compris les publications périodiques) aboutit, dans la République des Lettres, à une série de réajustements, de redéfinitions de concepts tels que « l'individu », « le public », « la raison » et « l'imprimé » lui-même. L'imprimerie, qui en facilite l'éclosion, à l'opposé de l'oralité, qui reste socialement marquée, permet l'extension et la durabilité des échanges — dont les textes rédigés dans la même langue, circulant entre la Grande-Bretagne et l'Amérique coloniale. A partir des années 1720, à peu près, en Amérique, la cadence du développement de l'imprimerie s'avère plus grande que la poussée démographique ; surtout, l'imprimerie, à la fois agent et artefact culturel, aide à propager de nouveaux usages et, somme toute, une nouvelle façon de penser le rapport au texte. La connaissance et l'usage public de la raison seraient synonymes de pouvoir, car ils augmentent la capacité de réflexion et de jugement de l'individu ; or, ceci s'effectue simultanément avec l'émergence de la sphère publique bourgeoise (2) .

Ainsi Warner procède-t-il à une véritable déconstruction de l'imprimerie, des représentations qu'elle engendre, et des usages dont elle est l'objet, dans l'Amérique du XVIIIe siècle. Pour lui, les colons américains — dans les ports ainsi que dans les réseaux et marchés qui en dépendent — développent alors cette sphère publique bourgeoise. Ils prennent conscience que « les objets imprimés » peuvent toucher un public, une audience « sans bornes », bien au-delà de la foule, entité physique, le référent immédiat habituel, et qui fait peur (R.C., p. 33). Par ailleurs, se modifient les modalités du discours politique et les façons de se penser, voire de communiquer avec autrui. Dans l'Amérique de culture républicaine qui émerge alors, l'imprimerie favorise à la fois une rhétorique impersonnelle ayant force d'imposition par l'universalité de son propos, et une prise en compte de la critique, voire du débat d'idées. Ainsi, pour Warner, la révolution démocratique qui prend forme alors, outre-Atlantique, pour se propager ailleurs, par la suite, sera liée au développement de la sphère publique dont l'imprimerie favorise l'expression ; mais cette sphère est fondée sur la culture, et non pas sur les logiques profondes de l'histoire, de la technologie, ou du marché : ainsi demeure-t-elle fragile.




10-10-2007 23:41 Micheal PALMER
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Cet article a été publé le 10-10-2007 23:41. Vous pouvez suivre les réponses reçues par cet article grâce au fil RSS 2.0. Vous pouvez laisser un commentaire. Dernière mise à jour 16-10-2007 11:48
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Dernières nouvelles d'Amérique.
Quête de légitimité
Analyses de John Nerone: "Ecologie des médias"
Les Américains obsedés par l'information?
McCHesney: scruter et déconstruire
Downsizing the news
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